Calcul du béton armé selon l'Eurocode 2 : la méthode aux états limites
L'Eurocode 2 (NF EN 1992-1-1) a remplacé le BAEL pour le dimensionnement des structures en béton. Voici son cadre — états limites, résistances de calcul, diagramme des pivots — appliqué pas à pas à une poutre en flexion simple.
Depuis le retrait progressif du BAEL, le béton armé se dimensionne en France avec l'Eurocode 2 : la norme NF EN 1992-1-1 et son Annexe Nationale (NA). L'approche n'est pas radicalement différente du BAEL — on raisonne toujours en états limites — mais les notations, les coefficients et les diagrammes ont changé. Cet article reprend le fil logique d'un calcul, du principe jusqu'à un exemple chiffré.
1. États limites : ELU et ELS
Le dimensionnement repose sur deux familles d'états limites :
- ELU — États Limites Ultimes : la ruine de la structure (rupture, instabilité). On vérifie que les sollicitations de calcul restent inférieures aux résistances de calcul, avec des matériaux affectés de coefficients de sécurité.
- ELS — États Limites de Service : l'aptitude au service (flèches, fissuration, contraintes). On y travaille avec les matériaux à leurs valeurs caractéristiques, sans minoration.
Les actions sont combinées différemment selon l'état limite. La combinaison fondamentale à l'ELU s'écrit, dans le cas courant :
Ed = 1,35 · G + 1,5 · Q (ELU, combinaison fondamentale)
Ed = G + Q (ELS, combinaison caractéristique)
où G désigne les actions permanentes et Q les actions variables (les valeurs ψ pondèrent les actions d'accompagnement multiples — voir l'EN 1990).
2. Résistances de calcul des matériaux
Le cœur de la sécurité « matériaux » de l'EC2 tient dans deux coefficients partiels, à l'ELU en situation durable : γc = 1,5 pour le béton et γs = 1,15 pour l'acier.
Béton
On part de la résistance caractéristique en compression sur cylindre à 28 jours, fck (ex. 25 MPa pour un C25/30). La résistance de calcul vaut :
fcd = αcc · fck / γc
Le coefficient αcc tient compte des effets de longue durée. L'Eurocode recommande une valeur entre 0,85 et 1,0 ; l'Annexe Nationale française retient αcc = 1,0 dans le cas général. Pour un C25/30 : fcd = 1,0 × 25 / 1,5 ≈ 16,7 MPa.
Le comportement du béton comprimé est modélisé par un diagramme parabole-rectangle, avec une déformation ultime εcu2 = 3,5 ‰ (pour les bétons courants, fck ≤ 50 MPa).
Acier
Pour un acier B500 (le plus courant), la limite d'élasticité caractéristique est fyk = 500 MPa. La résistance de calcul vaut :
fyd = fyk / γs = 500 / 1,15 ≈ 435 MPa
Le module d'élasticité de l'acier est pris à Es = 200 000 MPa. On utilise généralement le diagramme à palier horizontal (branche plastique à fyd).
3. Le diagramme des pivots
À l'ELU, la section fléchie se dimensionne en supposant que les sections planes restent planes (Bernoulli) et que le béton tendu ne reprend aucun effort. La déformation de la section est bornée par le diagramme des pivots :
- Pivot A : la ruine est atteinte par allongement excessif de l'acier tendu. Le béton n'est pas pleinement utilisé — situation économique en acier.
- Pivot B : la ruine est atteinte par écrasement du béton comprimé (εcu2 = 3,5 ‰), l'acier étant encore plastifié.
- Pivot C : sections entièrement comprimées (poteaux, par exemple).
En flexion simple, on cherche à rester côté Pivot A / début de Pivot B : c'est là que l'acier travaille pleinement et que la section reste ductile.
4. Flexion simple : la méthode
Pour une section rectangulaire b × h de hauteur utile d soumise à un moment MEd à l'ELU, on calcule d'abord le moment réduit :
μcu = MEd / (b · d² · fcd)
Tant que μcu reste inférieur à la limite μlu (≈ 0,372 pour un acier B500 sans limitation de ductilité particulière), aucune armature comprimée n'est nécessaire. On en déduit la position relative de l'axe neutre et le bras de levier :
αu = 1,25 · (1 − √(1 − 2·μcu))
z = d · (1 − 0,4 · αu)
La section d'acier tendu se déduit alors de l'équilibre du moment :
As = MEd / (z · fyd)
5. Exemple : poutre rectangulaire
Soit une poutre b = 0,30 m, h = 0,50 m, hauteur utile d = 0,45 m, béton C25/30, acier B500, soumise à un moment ELU MEd = 150 kN·m.
| Étape | Calcul | Résultat |
|---|---|---|
| fcd | 1,0 × 25 / 1,5 | 16,7 MPa |
| fyd | 500 / 1,15 | 435 MPa |
| μcu | 0,150 / (0,30 × 0,45² × 16,7) | 0,148 |
| αu | 1,25 (1 − √(1 − 2×0,148)) | 0,201 |
| z | 0,45 (1 − 0,4 × 0,201) | 0,414 m |
| As | 0,150 / (0,414 × 435) | ≈ 8,3 cm² |
Comme μcu = 0,148 < μlu, pas d'acier comprimé : on retient par exemple 3 HA 20 (9,42 cm²), à vérifier ensuite vis-à-vis de la section minimale As,min et des dispositions de l'EC2.
6. Ne pas oublier : enrobage et vérifications ELS
Le calcul des aciers n'est qu'une étape. Il reste notamment à :
- fixer l'enrobage nominal
cnom = cmin + Δcdevselon la classe d'exposition (XC, XS, XD…), qui conditionne la durabilité ; - vérifier l'effort tranchant et dimensionner les armatures transversales (cadres) ;
- contrôler les ELS : limitation des contraintes, maîtrise de la fissuration (ouverture wk) et des flèches ;
- respecter les sections minimales/maximales et les dispositions constructives (espacements, ancrages, recouvrements).
L'Eurocode 2 ne donne pas « la » section : il fixe un cadre cohérent où chaque vérification (ELU, ELS, durabilité, dispositions) doit être satisfaite. C'est l'enchaînement complet qui fait le dimensionnement.
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